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Brigitte

 

FÉLIX

 
 
 
 
 
 

Une ombre dans le désert

 

Une ombre m’est apparue dans la lumière du matin, douce et déjà généreuse. Elle s’est attardée sur les reliefs du paysage comme pour attirer mon attention. Mais elle ne l’a pas retenue, pas ce jour.

Dans l’intensité lumineuse et la sécheresse de la journée, le soleil a fait renaître les âmes de l’infini où elles s’étaient retranchées. Elles ont donné des signes de leur présence puis avec le couchant se sont atténuées sans pour autant disparaître. La chaleur du feu, le crépitement de quelques branches sacrifiées pour préparer le thé les a fait s’en approcher pour se réchauffer.

« Ce sont les spectres de nos ancêtres dit le vieux en fixant le feu. Là où il y avait la mer, avant ce sable qui garde les traces de leurs pensées.

Puis il tira sur sa pipe dans le silence où seuls les craquements du feu et de la nuit accompagnent la douce respiration de ses bouffées.

- Ils sont éphémères et flottent au-dessus des dunes, ils sont insaisissables et fuyants, imprévisibles et inconstants, apparaissent et disparaissent comme autant de mirages.

- Et les empreintes que l’on trouve le matin dans l’oued, sont-elles de leurs pieds ?

- Peut-être considéra le vieux.

Ses pensées se chahutent un instant puis il ajoute :

- Comme le sable et le vent rend ces âmes instables et les fait voyager. Le vent en emporte certaines pour mieux les redistribuer au quatre coins du monde dit-il en me regardant. Sinon, comment serions-nous aussi semblables et aussi différents à la fois ? Celles qui restent sont transformées en chimères, en illusions pour mieux te confondre. Elles soupirent dans ton dos lorsque tu es au coin du feu à fumer ou à boire ton thé. Elles attendent le silence du soir pour mieux t’impressionner. Elles se complaisent à faire écho de ta voix, à répandre des rumeurs, des secrets aussi et même des incertitudes. Que leur reste-t-il sinon le soupçon ou le mystère ? »

Le feu s’est arrêté de crépiter, le vent de feuler. Le murmure est devenu absence. Les âmes aussi sont allées se coucher. Demain, il fera beau.

Dans la nuit, ton appel m’a réveillé. Plus fort que le vent qui fait claquer le tissus de la tente lorsque dans sa violence, il est porteur d’une tempête de sable. Plus fort que sa blancheur qui éclate dans la nuit, saisissant au passage les rayons de la lune solitaire.

Je t’ai vu dans mon rêve, j’ai su que c’était toi. Tout, autour de ton corps était flou, comme si le peintre avait estompé le décor, tamisé la lumière, laissant apparaître un paysage futile. Dans ta parure discrète, tu dansais au milieu de la nuit et le vent doux et agréable gonflait par bouffées ta robe légère. Ta silhouette aux contours lumineux, ta fragile beauté, ta démarche délicate, ta peau si claire, tes pieds nus dans l’eau si rare !

Au matin, tout avait disparu et fait place à un émerveillement de couleurs. Des cuivres glissant vers des roses délicats, des gris transparents flottant sur les mauves, des bleus se mélangeant aux jaunes et aux rouges naissants, façonnaient une aquarelle capricieuse. Le chant du sable se faisait entendre, plus puissant et plus chaud, accompagné des murmures de la vie. Sa mélodie prenait de l’ampleur, jusqu’à la joie. L’ombre est revenue. Sous l’influence du vent, les dunes ont changé leurs dessins mille fois recommencés.

Ceux qui m’ont parlé de toi qui m’as choisi me disent que je suis l’élu, que je dois m’enivrer de toi pour changer mon sang, ma race et ainsi la garder. Que tu mettras fin à ma vie d’homme solitaire. Le chaman aussi me l’a confié lorsqu’il a parlé aux esprits dans sa transe : je suis pour toi. Il est un prêtre aux pouvoirs surnaturels, je dois le croire.

Où sont les âmes, où sont les apparences ? Ce ne sont que délicats contrastes, reflets et clairs-obscurs. Où sont les voix, monotones et récitatives, complaintes et mélopées ? Ce ne sont que roulements et sifflements du vent. Et ils ne demeurent que pour ombrer le paysage, me faire confondre les apparences avec toi.

Je n’ai trouvé que le sable pour voyager et aller te chercher. Il était porté par le vent. Alors j’ai fait comme les âmes de mes ancêtres. J’ai oublié mon corps pour être plus léger, plus menu et je me suis laissé emmener par les tourbillons. Ils m’ont aspiré et protégé comme un enfant contre le sein de sa mère.

Le vent anime le tissu blanc de la tente. Il se joue du balafon et compose une complainte en de touches plus subtiles et aériennes. Il tisse tes cheveux d’or, fait resplendir tes yeux d’azur. Je me sens rempli de sable, imprégné de ta voix et de ton parfum. C’est toi, je te reconnais, on m’a prédit ta naissance, donné jusqu’à ton nom, ton origine, ton arrivée.

Je t’attendais, le sable me l’a dit.

En un voile de brume comme celui d’une mariée, je t’ai épousée.

 

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