Anaïs COSTE

   

Butin 

Lunettes

 

 Mèches

Aquagym

 

         
 
     

 

 

Butin

 

Elle s'était constitué dans les bois un fortin de rapine : un petit lièvre idiot, en sortant des fourrés, l'avait attendue par étapes courtoises, pour escorter sa marche ; un cheval l'avait croisée dans son déhanchement impérial de danseuse. Au sabot interrompu, elle s'était retournée sur le plus inattendu crottin blond, tresse en boucle de pouliche non sevrée, écumante de vapeur sur le socle des graviers. 

D'autres fois, elle avironnait la forêt inondée, s'ébrouait dans une flaque, et pagayait sur le ciel renversé. Là-haut, un fantôme avait secoué ses draperies neigeuses. 

Ou bien deux ragondins traversaient le lac, leur petit menton hors de l'eau, et leur queue manœuvrant en godille ingénieuse. 

L'eau était couleur de vase ; mais frangelée par le vent, elle devenait un champ bleu, et le ciel engageait sa charrue dans chaque ruisseau courant. 

Quand l'ombre avait enveloppé le lac, un halo orange s'attachait aux lucarnes du château, et s'enfonçait en un épieu solide à la surface de l'eau, graphisme exclamatoire dans l'antiphrase du soir. 

Elle avait accroché ces trophées de chasse aux paysages de sa mémoire ; elle les laissait faisander, en prévision du temps où la réalité manquerait de gibier.

 

Lunettes

 

Elle se revoyait entrer chez un opticien du quartier pour acheter ses premières lunettes. Elle avait conçu une antipathie spontanée pour le commerçant jovial, ravi de ce vieillissement profitable. Elle avait essayé toutes les montures de la boutique, hésitante à confier ses limites à des cadres si fragiles.

L'opticien – devinant finement l’obstacle – laissait faire en chaperon servile. Mais elle recula, sujette à un accès de misanthropie défensive, lorsqu'il voulut d'un geste professionnel l'agrafer d'un carcan métallique. Croyait-il qu'elle allait docilement lui prêter son visage, pour qu'il y apposât la marque de sa fabrique ? qu'elle offrirait son corps passif à l'étreinte vénale ?

Elle prit la monture et se l'administra. Elle assumait du moins l'humiliation commune, et n'avait nul besoin d'un passeur pour traverser l’étape.

Elle choisit un bord fin, une forme en demi-lune comme aux tricoteuses du passé. L'opticien satisfait voulut qu'elle parte harnachée de ses verres, mais elle lui échappa.

Le soir elle les observa longuement en éludant l'appel ; vingt ans plus tôt, elle avait ainsi contemplé sa première bague offerte qu’elle avait laissée de longs jours sur sa table, avant de se résoudre à la mettre.

Il fallait pactiser avec l'objet mythique, classiquement réservé aux yeux de ses aïeules, mais redevenu lointain et quasi exotique depuis que sa vision à elle était à secourir. Il lui revint l'humour de sa grand-mère, quand elle cherchait ses lunettes oubliées sur son nez : « Vois-tu, lui disait-elle, Martin monté sur son âne, qui ne sait où il est ! » L'opticien prévoyant avait arrimé les siennes à une cordelette, et elle flancha à cette panoplie achevée d'apprentie finissante.

Elle balança un instant au passage symbolique, au geste fatidique qui serait terminal, puis – se confortant au souvenir des modèles de courage – enfila le destin philosophe des vertus d’autrefois.

L'Ecriveraine, Editions des Deux Mers, 1998

 

 

Mèches

 

La coiffeuse engagea d'un geste routinier la pointe de son peigne dans les cheveux épars. Sûre de son tracé, elle les divisa en deux rangs impeccables puis en chavira un, comme une vague molle qu'elle accrocha à son cadre à tisser. Elle lança son écheveau agile entre les fils tendus, pour en extraire – d’une navette régulière au crochet – quelques minces fuseaux. Elle aplatit alors, sur une couche d'aluminium, les mèches prédestinées, qu'elle retenait entre deux doigts comme des poissons à frire au sortir du bocal.

Elle les lissait lentement de sa mixture iodée, puis repliait en rectangles méthodiques le métal qui crissait, apportant – dans sa fermentation glaiseuse – la promesse d'une renaissance dorée.

Sur sa tête s'étaient allumés vingt flambeaux d’argent, en signal aux peuples expatriés.

Une dernière houppe restait à teindre sur le haut de son front : la coiffeuse saisit une feuille d’aluminium plus longue, et en tapissa le visage médusé.

Elle frissonna au coup de froid sur sa peau. Une figure jumelle – gesticulant sur le papier instable – s'y réverbéra, de si près qu'elle loucha.

Elle s'étonnait de ce double mythomane collé à son image. Mais elle fut détournée de ses spéculations quand, de l'autre côté du métal, le pinceau débuta son trajet délicieux : elle le sentait polir les énigmes frontales, et glisser suavement vers les pentes du nez, comme on caresse un chat.

Le double se tortilla bientôt en signe de détresse, ondula par à coups dans les pliures de la page, avant de disparaître dans son marais juteux.

Elle regrettait le masque emprisonné au carnaval de soi, mais la coiffeuse ayant relevé la visière de son casque, elle fut rendue à elle-même, en posture singulière.

Elle découvrit dans la glace son reflet iroquois.

Elle se revoyait, enfant, rire des femmes en papillotes entrevues par hasard, qui semblaient asservies au culte de leur jeunesse. Renâclant à la version nouvelle qu’elle-même offrait alors de ce spectacle cocasse, elle ne put se reconnaître parmi les têtes hirsutes du salon de coiffure, et continua à se chercher sans relâche au miroir lucratif des chimères de soi.

 

L'Ecriveraine, Editions des Deux Mers, 1998

 

 

 Aquagym

 

Elle s’était coulée ce soir-là dans le bac d’ondulations turquoise où s’agitaient, au gré des exercices, de molles contre-vagues.

Des projecteurs incrustés aux parois du bassin allumaient des étincelles orange au flux de la surface mouvante. Ils rendaient diaphanes les jambes qui fouettaient le courant pour accroître le sport abdominal.

Elle s’était laissée porter par les remous de ces femmes lancées dans les éclaboussures du soir comme pour dilapider, en brefs clapotements, ce qui d’elles n’était pas encore consommé, et le surplus de jour qui leur restait.

Tout le temps que l’entraîneuse avait scandé le rythme, les corps avaient obéi aux pliés, portés par une sono fracassante qui laissait l’esprit libre de ricocher sur l’arrondi des vagues.

Elle avait observé, soulagée de se savoir inconnue dans la tiédeur de l’eau, corps nu que personne ne voyait, – perdu dans la piscine surplombée d’un large tuyau corail, formant un antre chaud. Forme propre à combler tous les goûts du symbole : une sorte de boyau vivant, sous lequel elle se roulait en boule sans oublier de rentrer le ventre pour qu’il devienne costaud, avant de faire la planche. Puis elle repartait sur un allongement des jambes que la prof enjoignait maintenant de croiser en ciseaux. Ou bien elle enfonçait ses plantes de pied en piston dans le liquide moelleux, créant des galeries d’eau soyeuse qui lui moulait les cuisses et caressait sa peau.

Et elle flottait ainsi, par le simple effet des ponctions en cadence.

Ou elle tourniquait ses bras en nage papillon. Pendant qu’elle se musclait le dos, elle veillait toujours à ce qu’une nageuse s’interpose entre elle et l’axe du projecteur : elle ramassait dans le sillage de sa compagne les copeaux de turquoise qui se détachaient à chaque oscillation de son corps.

La récompense finale, après l’entraînement, venait du jacuzzi en solo dans une alcôve construite directement sur le flanc d’une rivière (elle ne connaissait pas de concept plus stimulant que cette piscine posée au bord d’un champ). Elle y suivait, les pensées amollies et un peu en tournis par les bouillons chauffants, le modelage des nuages : ils se démantelaient sans cesse et se reconfiguraient sous la brise du soir, sculptés à l’argile rouge par le soleil couchant.

En hiver, la lune qui trônait sur le noir de la haie traversait la salle, lui donnant l’illusion exaltante de s’être égarée en pleins bois.

Elle restait là aussi longtemps qu’elle le pouvait, taraudée par l’heure et les tâches qui l’appelaient, mais les muscles étrangement sourds à ses engagements, allégés par les bulles qui la massaient de leurs tourbillons frémissants. Parfois quand personne ne regardait, elle offrait son arrière-train au jet qui la cinglait, apaisant ce qui restait noué au siège des émotions.

Elle en ressortait lessivée, régénérée de tous ses mauvais anges, le front adouci des problèmes en attente et plus indulgente à ses semblables qui babillaient leurs affaires conjugales – comme si l’intolérance ne devenait machinale qu’aux esprits remontés sur les ressorts du temps.

L'Ecriveraine, Editions des Deux Mers, 1998

 

 

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